Hommage de Jamyangkyi à une prisonnière tibétaine

Culture Politique

La chanteuse Jamyangkyi ('Jam dbyangs skyid) a été arrêtée et incarcérée en avril 2008. Nous avons parlé d'elle à plusieurs reprises et traduit certaines de ses chansons. Elle est maintenant libérée mais, loin de se taire, elle a repris son activité de bloggeuse avec courage. Dans deux posts, elle s'adresse à Norzin Wangmo. Le premier post est daté du 26/06/2008, le second du 3/11/08. Dans le premier, Jamyangkyi sait que Norzin Wangmo a été arrêtée, mais elle ignore où elle se trouve et s'inquiète pour elle. Sa lettre est d'autant plus compatissante qu'elle-même est passée par les interrogatoires deux mois plus tôt. Dans le second, Jamyangkyi nous apprend que Norzin Wangmo a été condamnée à cinq ans de prison pour avoir commis un crime affreux : elle a téléphoné et transmis par courrier électronique des informations sur le soulèvement tibétain. Puisse Jamyangkyi continuer à nous tenir informés de tout ce que la Chine cache. Il est dans ces posts question de prisonniers dont même le nom était inconnu des Occidentaux. Les cadavres tibétains dans le grand placard chinois sortent enfin de l'anonymat, grâce à l'internet.

 

Nous donnons ci-dessous la traduction en français de "posts" du blog de Jamyangkyi, qui ont été traduits en anglais sur l'excellent site www.highpeakspureearth.com. Nous condamnons par ailleurs l'arrestation du vieil imprimeur Paljor Norbu, 81 ans, à Lhasa, début novembre (http://www.phayul.com/news/article.aspx?id=23250&article=Tibetan+Woman+C...). Sa famille ne sait pas dans quelle prison où il se trouve. Il aurait été emmené par la Police Armée et condamné à sept ans d'emprisonnement. Mais c'est très certainement un très dangereux militant de la cause tibétaine, un danger à l'ordre public, peut-être un chien rampant de la CIA ?.

Voici la traduction en français des deux lettres adressées à Norzin Wangmo :

 

1. A la lumineuse Norzin Wangmo-la, par Jamyangkyi - Le 26 juin 2008

Très chère amie,

Lorsque je suis sortie de cette cellule mal éclairée, tu étais certainement déjà, toi aussi, dans une prison similaire. Je prie les Trois Joyaux et j'attends la décision de ta sortie. Mes espoirs persistent de jour en jour et voilà maintenant deux mois que j'attends. Pourtant, à mesure que le temps passe, je n'ai eu aucune nouvelle de toi.

Le sentiment de nostalgie ne me remplit que de tristesse. Aujourd'hui il pleut et l'air est plein de mélancolie tandis que je regarde le sommet des collines verdoyantes depuis mon bureau. L'an dernier, à la même époque, ne sommes-nous pas allées sur ces collines avec nos enfants, pour pique-niquer? Ce jour-là nous avons tant et tant parlé de nos aspirations et des rêves dans nos cœurs. Tu m'as dit que tu étais heureuse de m'avoir rencontrée. Quant à moi, je suis transportée de joie de t'avoir rencontrée. Tu es l'une des rares femmes que j'ai rencontrées à avoir de la dignité et de l'amour-propre. Pour moi, cela est plus précieux que le diamant. Je te connais très bien. Et d'expérience, je peux imaginer que durant les deux derniers mois ils n'ont eu de cesse de te tourmenter mentalement et physiquement.

Chère amie, lorsque je pense à toute la souffrance psychologique que tu as peut-être endurée, mon cœur est déchiré. La rumeur dit qu'ils t'ont emmenée à Chengdu, la capitale du Sichuan. Jusqu'ici nous avons reçu des nouvelles de toi par ton fils. En vérité, où peux-tu bien être? Même si tu es dans mes pensées chaque jour, tu n'es pas apparue dans mes rêves une seule fois.

Le livre sur les femmes que tu m'as aidée à corriger a finalement été publié. Lorsque ce livre est sorti à Xining, ce jour-là était empli de tristesse pour moi. Dorje Tsering et toi, qui m'aviez aidée à corriger le livre, êtes maintenant enfermés séparément dans de sombres lieux. Tu m'avais téléphoné plusieurs fois, car tu t'inquiétais du retard de la publication de mon livre. Voilà le souvenir que tu m'as laissé. Ton article intitulé Le Jeu de la Politique a déjà paru dans "Arts Populaires".

Go Sherap Gyatso, à propos de qui tu t'inquiétais, a été arrêté il y a plusieurs mois. Sa ligne téléphonique a été coupée et nous n'avons aucune idée du lieu exact où il se trouve. Lorsque des gens comme toi disparaissent si soudainement, l'un après l'autre, il ne me reste plus qu’à continuer à vivre et espérer au jour le jour. Ce soir la tristesse fait souffrir mon cœur et les pensées que je nourris pour vous deviennent plus fortes.

2. "Norzin Wangmo la…" par Jamyangkyi - 3 novembre 2008

Cela fait sept mois d'emprisonnement et de tortures répétées qui te sont infligées ; pendant tout ce temps j'espèrait qu'ils te relâcheraient un jour. Et ce souhait que j'ai nourri m'a apporté toutes sortes de souffrances. La nuit dernière j'ai rencontré l'un de tes collègues et nous avons parlé d'un moyen d'assurer ta relaxe. Mes espoirs étaient alors au plus haut.

Malheureusement, aujourd'hui, autour de midi, j'ai entendu que tu as été condamnée à cinq ans de prison. J'ai aussi entendu qu'au bout d'un moment tu seras déplacée vers une prison de Chine intérieure, et que pendant les prochains dix jours, ils n'autoriseront pas ta famille à te rendre visite. Tu as la trentaine, la fleur de l'âge, et c'est aussi un moment important dans l'éducation de ton fils, pendant laquelle tes conseils sont nécessaires.

A la vérité, toi ainsi que de nombreux héros comme toi, avez dû vous séparer de vos parents, de vos partenaires, et marcher seuls, en laissant vos enfants dans un état misérable. Cinq ans représentent mille huit cent vingt-cinq jours. Quarante trois mille huit cents heures. N'est-il pas triste de passer sa jeunesse dans ces sombres murs de prison ? Quoique tu puisses tirer de la fierté du sacrifice et du courage dont tu as fait preuve, tu es aussi bien consciente qu'en réalité, derrière ce courage réside un innommable océan de souffrance. Ces expériences peuvent entraver ton développement, ton amour, tes rêves.

Une chose soulage mon cœur : j'ai entendu que tu étais déterminée à faire face aux épreuves qui se présentaient. Le plus difficile doit être l'idée de séparation avec ton brillant fils Dhondup Dorje. Si tous deux acceptez, je souhaite de tout mon cœur élever Dhondup Dorje comme mon propre fils. Puisque tu as le courage d'aller en prison au nom de la vérité, de même ton fils ne peut pas être un enfant ordinaire. J'ai toujours chéri au plus profond de mon cœur les Tibétains comme toi.

Tsawa Danyuk, le brilliant jeune homme originaire du Kham, n'a pas participé à ce blog depuis longtemps. J’ai été attentive et inquiète ces jours-ci, me demandant si quelque chose ne lui serait pas arrivé. Si quelqu'un sait quelque chose, j'ai l'espoir que cela se saura.

Je conserverai le souvenir de ce jour comme un jour important. Chère et courageuse amie, Norzin Wangmo, tu m'es proche. Sincèrement, je ne sais que faire, et il ne me reste que peu de larmes pour te dire au revoir.

Je me pose également la question de savoir si je devrais informer ton fils Dhondup Dorje de ton incarcération. Puis, comme je te l'ai déjà dit, j'aimerais que ton fils étudie bien le tibétain. Et mon dernier espoir est que tu restes en vie et en bonne santé.