Le témoignage unique d'un moine tibétain, sous-titré en français

Politique

Mise à jour : 9 Mai  2009

Après près de 7 mois passés en prison, ce moine a finalement été libéré le 2 mai 2009. Deux avocats chinois, Li Fanping et Jiang Tianyong s'étaient proposés pour assurer sa défense, ce qui semble avoir été le facteur décisif de sa libération.

Voir : http://phayul.com/news/article.aspx?id=24661&article=Chinese+lawyers+ins...

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Mise à jour : 7 Novembre 2008

D'après une information du 4 novembre 2008, donnée par le site phayul.com (http://phayul.com/news/article.aspx?id=23144&article=China+Arrests+Monk+...) ce moine a été de nouveau arrêté, emmené le 4 novembre vers 13h par environ soixante-dix policiers armés. On est sans nouvelles de lui depuis.

 

Pour la deuxième fois en quatorze ans, un Tibétain ordinaire, pas un représentant du Parti, témoigne de ce qu'est de vivre au Tibet chinois. Akhu Jigme (Akhu est le terme par lequel on désigne les moines en Amdo) est un moine du monastère de Labrang qui a été interviewé secrètement sur son expérience de l'arrestation et de la torture à la suite de la révolte tibétaine de mars et notamment des manifestations pacifiques de Labrang.

Le fait que seuls deux Tibétains aient souhaité témoigner de leurs souffrances en quatorze ans peut être interprété de deux manières :

- soit les Tibétains sont heureux et seule une poignée d'irréductibles persiste à ignorer les bienfaits de la grande Chine

- soit les Tibétains ont peur.

A votre avis ?

Lien vers le témoignage, sous-titré en français : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/20080919.OBS1979/?xtmc=tibetmo...

Des photos de Akhu Jigme sur son lit d'hôpital, après les mauvais traitements subis entre les mains de la police armée chinoise, sont visibles sur http://woeser.middle-way.net/2008/09/blog-post_16.html

 

www.tibet-doc.org s'est procuré la traduction de ces dix minutes de témoignage. La voici :

 

Akhu Jigme

Moine du Collège trantrique de Gyüto, monastère de Labrang

http://www.youtube.com/watch?v=GZLIKmInP24

Traduction

Le 18ème jour du 2ème mois tibétain de cette année, après que notre tshogs (assemblée religieuse) a été terminé, je suis allé en ville. J’ai fait réparer mes chaussures près de la gare routière. Alors que je m’en retournais au monastère, j’ai reçu un coup de fil. J’ai regardé l’écran de mon portable : aucun numéro ne s’affichait. Peut-être qu’ils m’observaient depuis un véhicule à proximité. Une voiture blanche a soudain déboulé et s’est arrêtée devant moi. Quatre soldats m’ont attrapé et m’ont tiré dans leur voiture. J’ai regardé derrière moi : j’ai vu une nonne et j’ai crié à plusieurs reprises : « Ma sœur ! Ma sœur ! » afin qu’elle voie qu’on m’avait attrapé. Dans la voiture ils m’ont recouvert la tête d’un tissu noir, m’ont passé les menottes, ils m’ont posé le canon d’un fusil contre la tête et m’ont poussé à terre, m’ont emmené dans un hôtel de policiers armés qui se trouvait derrière le poste de police, ils m’ont ôté le tissu noir mais pas les menottes.

Ils m’ont fouillé, ont pris mon téléphone et mon porte-monnaie. Ils m’ont fait asseoir sur une chaise, les mains attachées dans le dos. Un jeune soldat chinois m’a mis en joue et a dit en chinois : « Ces fusils ont été fabriqués exprès pour vous tuer, vous les Tibétains. Tu fais un pas et je t’assure que je te tire dessus. Une fois mort, ton cadavre sera jeté dans les ordures, je te le promets. » Quand je l’ai entendu dire : « Ces fusils ont été fabriqués pour vous tuer, vous les Tibétains, et si vous n’obéissez pas, on vous tuera et on jetera votre cadavre dans les ordures, et personne ne le saura », je n’ai pas eu peur malgré le fusil pointé contre ma tête. Mais qu’un policier de l’Etat, ou un soldat de l’Etat, qu’un gardien de l’ordre de l’Etat tienne de telles paroles à un citoyen ordinaire, le fusil pointé vers la tête, j’ai ressenti une douleur comme si mon cœur éclatait en deux. Qu’un peuple puissant fasse subir à un peuple faible de telles épreuves, une telle répression, qu’un pays fabrique des armes pour réprimer une ethnie faible, il va sans dire que, s’ils font ça à un petit niveau, ils font encore pire à des niveaux plus élevés. Qu’ils oppriment et tuent les Tibétains, qu’ils puissent parler ainsi en nous visant avec leurs fusils, ça m’a vraiment surpris.

Deuxièmement, s’ils disent qu’ils vont jeter aux ordures les cadavres des Tibétains tués, que personne ne les réclamera, et que personne ne le saura, c ’est qu’ils ne font pas plus de cas de ous que des chiens ou des porcs. Même quand on tue le chien ou le porc d’autrui, il y a toujours quelqu’un qui s’en dit être le maître. Ca veut dire quoi de nous tuer, les Tibétains, et qu’il n’y aura personne [pour réclamer des cadavres] ? Cela veut dire que personne n’aura le droit de s’occuper du corps, que personne ne saura rien. J’ai alors pris conscience de l’inégalité ethnique. Ils m’ont posé beaucoup de questions. L’une d’elles : « Est-ce le Dalaï-lama qui t’a incité ? » « Est-ce le Dalaï-lama qui a incité au vol, aux incendies, aux destructions et au pillage ? Que penses-tu du Dalaï-lama ? »

J’ai répondu : « Je suis un adhérent au bouddhisme, et je suis un disciple du Dalaï-lama, le Dalaï-lama est comme ma force de vie, mon cœur, ma conscience, au fond de mon cœur. Je ne suis pas le seul. Pour les six millions de Tibétains, le Dalaï-lama est le refuge dans cette vie et dans la vie suivante. Il agit pour la paix dans le monde. C’est un grand leader pour la paix dans le monde. Le Dalaï-lama a tracé une voie non-violente. Je refuse qu’on dise que c’est le Dalaï-lama qui a prémédité ces vols, ces incendies, ces destructions et ces pillages. Le Dalaï-lama ne dirait jamais une chose pareille. Moi-même, simple moine, je serais incapable d’inciter qui que ce soit à voler, brûler, détruire et piller. Le « Précieux Protecteur » est la conscience de six millions de Tibétains. Nous ne pouvons pas être séparés de lui. Tout au long de l’histoire, nous les Tibétains avons entretenu des liens de maître à disciple avec les Dalaï-lamas. Et nous devons encore maintenir ce lien de maître à disciple. Nous avons une foi complète dans le « Précieux Protecteur » ». Voilà l’opinion que j’ai donnée.

Après nous avoir gardés quelques jours dans une centre de détention, ils nous emmenés en prison. Si nous ne comprenions pas le chinois, quand ils comptaient « 1, 2, 3 », ils nous disaient : « Vous êtes des animaux. Vous êtes des idiots » et ils nous frappaient avec la crosse du fusil. Quand on leur a demandé pourquoi ils nous frappaient, ils nous répondaient que c’était parce qu’on ne comprenait pas le chinois. Mais dans la Constitution et les lois de la République Populaire de Chine, il est écrit qu’il faut mettre en œuvre l’autonomie des zones ethniques et utiliser la langue locale. Il est écrit qu’il faut accorder à l’ethnie locale le droit de gouverner. Et nous, en zone tibétaine, on n’utilise pas le tibétain, et on traite d’animaux ceux qui ne connaissent pas le chinois. On nous traite d’idiots, on nous frappe au point qu’on ne peut plus se relever. Pourquoi ?

De plus, ils ne font pas la différence entre moines coupables et innocents, entre jeunes et vieux. Ils ont arrrêté des moinillons de 14, 15 ans, des vieux moines de 60, 70 ans. Ils ont arrêté sans distinction ceux qui avaient ou non participé aux manifestations. Ils ont attaché les moines 2 par 2 avec des menottes, sans vêtements, pieds-nus, les ont mis dans des véhicules. Ils les ont jetés dans les véhicules comme des bûches de bois qu’on balance, certains étaient blessés à la tête, d’autres avaient les poignets cassés, mais ils les ont tous emprisonnés. La famille n’avait pas le droit d’apporter de nourriture, de vêtements, de draps. Collés les uns contre les autres, nous avons essayé de nous réchauffer. Quand on a été témoin de tout ça, on se dit que, du point de vue des Tibétains, on subit ça parce qu’on est Tibétain. Nous ne pouvions même pas nous vêtir ni nous chausser. Nous n’avions personne pour nous nourrir, nous donner à boire, nous donner une literie. Ignorant le chinois, cela nous a valu des coups. Cela me rend très triste. On nous a emmenés dans la prison de Kachu [Lingxia]. Tous les prisonniers étaient des Chinois et des Musulmans. Nous étions les seuls prisonniers tibétains. Nous devions transporter tous les jours, pieds nus, les excréments et l’urine, laver le sol. En prison, on nous a forcés à enlever notre robe de moine et porter un vêtement de laïc serré. Je suis un moine qui a foi en la doctrine bouddhique. Alors, pour moi, ôter mon châle et ma robe de moine, et porter un vêtement de laïc, être forcé à marcher pieds nus, menotté, la tête enveloppée dans du tissu, qu’on m’emmène ainsi en voiture, je considère que c’est du mépris, du dédain.

En prison, la nourriture et la boisson sont mauvais, on n’a rien à se mettre, et pas même une serviette pour faire sa toilette. Pour moi ça a duré comme ça un mois, les menottes aux mains pendant trois jours et trois nuits. Ils m’ont dit que je devais avouer être le meneur n°2, que je devais avouer avoir des liens, à l’étranger, avec le Dalaï-lama, avec Samdong Rinpoche, avec Akya Rinpoche. Et, à l’intérieur [de la Chine], avec des intellectuels et des enseignants religieux. « Tes actions à l’intérieur ont un effet. Tu es le leader de ceux qui ont fondé un groupe. Tu as passé des tas de coups de fil dans d’autres provinces, quelles sont tes activités ? Où as-tu fait imprimer les drapeaux tibétains ? Combien en as-tu fait imprimer ? Combien de membres compte ton groupe ? Tu n’as pas d’autre choix que d’avouer ». Ils m’ont attaché au plafond par les mains et mes pieds n’ont pas touché le sol pendant plusieurs heures. Ils m’ont donné des coups de poing sur le visage, dans la poitrine, dans le dos, ça ne ressemblait pas aux coups assenés par un humain à un autre humain, mais par un humain à un chien ou à un porc. J’ai perdu connaissance et ils m’ont emmené à l’hôpital.

Quand j’ai repris conscience, on m’a ramené en poste de détention, et là ils m’ont frappé, m’ont attaché au plafond, je me suis encore évanoui et ils m’ont emmené à l’hôpital. Ils m’ont frappé sans discontinuer pendant 2 jours et deux nuits dans le poste de détention. Je n’ai rien eu à manger, j’avais mal à l’estomac et à la poitrine, je suis resté 6 jours inconscient à l’hôpital, sans pouvoir ouvrir les yeux ni prononcer un mot. Finalement, alors que j’étais sur le point de mourir, ils m’ont rendu à ma famille. Ils ont menti aux dirigeants de la province, disant qu’ils ne m’avaient pas frappé, ils ont dit ça aussi à ma famille. Ils m’ont fait apposer mon empreinte sur un document attestant qu’ils ne m’avaient pas frappé. J’ai versé plus de 20000 yuan [2000 euros] pour être traité à l’hôpital pendant 20 jours.

Quand je suis retourné au monastère, mes camarades m’ont dit que 180 moines avaient été arrêtés, des moines complètement innocents. Deux maîtres de discipline et un lama fonctionnaire avaient été arrêtés. Ils ont dû rester toute une nuit sur la pointe des pieds, on les a frappés avec les fusils dans le dos. Ils les ont maintenus par terre en appuyant avec leurs pieds sur leur cou et ont pris des photos avec leurs téléphones portables. »

Deuxième partie du témoigage :

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Traduction :