Lettre à mon amie Walza Norzin Wangmo, 2ème partie

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Ci dessous, la deuxième partie de la lettre que Jamyangkyi a écrite le 3 juin 2009 à son amie emprisonnée.

 

Aujourd’hui, il fait un temps d’après la pluie. Ce temps me procure toujours un sentiment confus de souffrance C’était la fin de l’automne quand les feuilles des arbres avaient jauni. Vous, mère et fils, et nous, une famille de trois personnes, alors que nous avions presque atteint les montagnes du sud en arrivant à leur pied, un fonctionnaire chargé de la protection contre les incendies en forêt est venu en courant et nous a informés que l’on ne pouvait pas accéder au sommet de la montagne. Alors, les deux enfants ont joué à construire des maisons en empilant des pierres. Quant à nous trois, nous avons ramassé sur la plaine, à notre rythme, cinq pierres, et nous avons joué au chabs1 chacun selon [les règles de] sa propre région. Est-ce que tu t’en souviens ? Ensuite, j’ai compris que votre jeu de chabs était un jeu complet, n’as-tu pas émis l’idée de mettre par écrit la manière de jouer ? Tu t’es efforcée avec zèle de entièrement rédiger [les règles de] ce jeu de chabs de la rivière Khyung, dans la région de Ngaba [Sichuan]. Et n’avais-tu pas également à l’esprit le projet de rassembler les paroles des chansons populaires ? C’est aussi un souvenir qui nous reste qui reste fermement ancré en nous.

Il n’y a pas plus infortuné que nous autres, les Tibétains. Ceux qui aiment leur propre nation sont gâchés, les uns après les autres. Cette année, début mars, Sangyä Döndrup, digne fils de sa mère et héritier de son père est malheureusement mort. (À cette époque, l’idée  m’était venue d’écrire quelques mots en sa mémoire, mais le malheur qui m’a frappée m’a empêchée de le faire, m’ayant touchée au cœur) Il s’était non seulement porté volontaire pour enseigner notre langue et notre écriture à un groupe d’enfants de la ville de Xining, mais il était aussi totalement investi, avec les meilleures intentions, dans ce projet complet.

Le jour de sa mort exactement, il a probablement fait son ultime cours à ses élèves, alors qu’il n’était pas dans sa forme habituelle. N’est-ce pas un exemple d’amour pour cette nation et un motif de réflexion que nous garderons, nous qui sommes vivants ? Sa mort est une grande perte pour sa famille principalement, mais aussi pour nous tous, les Tibétains.

Et puis, Gangnyi, qui est originaire de Golok, a aussi été emmené de force il y a quelques mois, et n’a toujours pas été relâché. Un an a passé depuis que ce jeune homme du Kham, intelligent, Tsawa Danyuk a disparu, et nous n’avons encore eu aucune nouvelle. On raconte que le propriétaire de l’hôtel Yak (Dorje Tashi ?) célèbre à Lhasa, avait été emmené l’année dernière, mais je ne sais pas s’il est revenu. Eux aussi font l’expérience des malheurs de nous autres, les Tibétains dans ces moments cruciaux.

Chère Walza, l’endroit où nous avons joué au jeu de chabs, c’est exactement le pied de la montagne de l’ouest qui se trouve derrière le bâtiment public où nous [travaillons]. On voit ce massif très clairement depuis les toilettes de cet immeuble. A chaque fois que j’y vais, je m’en souviens. Chacun de ces souvenirs accroche un nouveau caillou lourd dans mon cœur. Cette année, le nombre de nouvelles tristes a été tel qu’il a été impossible d’ôter ces cailloux dans mon cœur. A cause de cette tristesse, je ne sais plus si je dois me réjouir lorsque tu es présente dans mon cœur.

Pour cette raison, je n’arrive pas à éprouver dans mon esprit la sérénité semblable à un ciel clair. Depuis l’année dernière, je dois garder toujours avec moi mon sac un médicament pour le cœur.
Quand les gens me demandent de chanter une chanson, je leur réponds que, cette année, je n’ai pas le cœur à chanter

Je t’ai déjà dit que, même si quatre ans semblent longs, ce n’est pas si long que ça. Je m’efforce de t’offrir toutes sortes d’encouragement, en te disant que ma fille Kargyen a maintenant atteint l’âge de six ans. Mais je continue à compter sur mes phalanges l’écoulement de ces quatre années.

Mon amie, vraiment, très rares sont les jours où je ne pense pas à toi.

Mindruk, le trois juin 2009

  1. 1. Nous n'avons pas pu identifier ce jeu.