Réformes de l'écriture ouïghoure au XXème siècle

Turkestan Oriental

 

I : La langue Ouïghoure

La langue ouïghoure (ouïghour moderne) est la langue maternelle de 8,2 millions de personnes, dans la Région Autonome Ouïghoure du Xinjiang, au nord-ouest de la République populaire de Chine (dorénavant RPC), d’après le recensement officiel de 2002, ainsi que celle de 250 000 personnes au Kazakhstan. Elle est également parlée par quelques communautés moins nombreuses vivant dans les autres républiques turcophones d’Asie Centrale, et par des petits groupes de réfugiés installés en Turquie, en Arabie Saoudite, en Europe occidentale (Allemagne, Norvège, France…) et en Amérique du Nord. Il s’agit d’une langue turque du groupe du sud-est. C’est donc la langue d’une des « nationalités » les plus importantes de Chine en termes de population. Langue régionale officielle de la Région autonome ouïghoure du Xinjiang, elle a pourtant été interdite comme langue d’enseignement à l’université au début des années 2000, au profit du chinois. Le chinois est également la langue d’enseignement pour une partie des cours à partir du collège, et le bilinguisme tend à être la règle de plus en plus tôt dans les établissements scolaires (voir par exemple le projet de mise en place à grande échelle d’écoles maternelles bilingues ouïghour/chinois : http://www.uygur.org/uygurche/uchur/2008/04_01.htm)

Cette langue connaît un certain nombre de variantes régionales de prononciation. Ainsi, la langue n’est pas tout à fait la même à Khotan, à Urumchi ou dans la région du Lop Nor (voir cartes), mais cela n’empêche pas l’intercompréhension. Il existe une prononciation standard officielle, mais dont l’emploi reste limité au cadre officiel. L’ouïghour est également extrêmement proche de l’ouzbèk, à tel point que de nombreux locuteurs considèrent qu’il ne s’agit que de deux variantes d’une langue commune.

Cependant, en ce qui concerne l’écrit, cette proximité n’est pas immédiatement perceptible. En effet, si l’ouzbèk s’écrit depuis 1993 à l’aide de l’alphabet latin, l’ouïghour est transcrit par un alphabet d’origine arabe, dérivé du système graphique employé pour le persan. Entre les années 1930 et 1980, l’ouïghour moderne a connu pas moins de trois alphabets différents, ainsi que plusieurs systèmes de transcription différents pour un même alphabet. Les motivations de ces bouleversements ont été non seulement linguistiques, mais aussi le plus souvent politiques.

II : Système graphique traditionnel et premières velléités de réformes

Avant de se pencher plus précisément sur les changements d’écriture qui se sont produits au vingtième siècle, il est nécessaire de préciser que les liens historiques entre la population qui porte actuellement le nom d’ « ouïghour », et l’empire et les royaumes ouïghours (IXe -XIIIe siècles) ne sont pas clairement établis : s’il s’agit bien dans tous les cas de populations turques, les uns ne sont pas les héritiers directs des autres. Ceci explique probablement que l’alphabet dit « ouïghour », créé à cette époque, soit rarement revendiqué aujourd’hui.

Jusqu’au début du vingtième siècle, la langue littéraire correspondant à l’ouïghour, comme à la majeure partie des langues turques orientales, était le tchaghataï, dont on utilisait également le système graphique lorsqu’il s’agissait d’écrire la langue ouïghoure proprement dite. Il s’agit d’une graphie arabe, qui se conforme au système de transcription en vigueur pour le persan. A partir des années 1920-1930, la nécessité d’une réforme du système d’écriture commence à se faire sentir parmi toutes les populations parlant une langue turque et utilisant une graphie arabo-persane. Celle-ci, conséquence de l’adoption de l’Islam par les peuples turcs, s’avère en effet peu apte à transcrire leurs langues, en particulier parce qu’elle ne note pas les voyelles. Ce système graphique commence alors à être considéré comme un obstacle à la modernisation de la société et à la généralisation de l’alphabétisation. Alors que la Turquie adopte l’alphabet latin en 1928, les Ouïghours d’URSS proposent eux aussi un système de transcription de leur langue en alphabet latin à partir de 1918, qui est adopté dans toutes les publications entre 1930 et 1946, avant de passer à l’alphabet cyrillique. En revanche, les tentatives de réformes ne se concrétisent pas dans la région ouïghoure qui sera par la suite annexée à la Chine (et prendra le nom de « Région autonome ouïghoure du Xinjiang »). On peut avancer plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, l’influence des mosquées et des écoles et bibliothèques qui en dépendent, qui font pression pour conserver la graphie arabe, mais également un contexte politique relativement instable. Les systèmes d’écriture employés en URSS sont introduits ponctuellement dans certaines régions, mais ne peuvent s’imposer. Parallèlement, une tentative d’adaptation de l’écriture arabe, pour introduire une meilleure représentation des voyelles, sans réel succès, du fait en particulier d’une certaine instabilité politique.

III : La révolution culturelle : yeŋi yeziq

Après 1949 et l’invasion de la région par l’Armée Populaire de Libération, l’écriture arabe est conservée dans un premier temps. Au cours des années 1950, sous l’influence soviétique, et suivant le programme de réformes linguistiques menées dans toute la Chine par le gouvernement communiste, les tentatives d’introduction de l’alphabet cyrillique se poursuivent. Ainsi, en 1956, dans certaines écoles expérimentales, on abandonne la graphie persane pour passer brusquement à l’enseignement en cyrillique. Ce changement d’alphabet est largement encouragé par l’URSS qui imprime et envoie en Chine des livres et des dictionnaires dans les deux graphies.

À partir de 1958, cependant, les autorités chinoises décident l’abandon définitif de l’alphabet cyrillique, pour le remplacer par une graphie latine. Bellér-Hahn (1991) analyse ce changement en premier lieu comme un symptôme de la dégradation des relations entre Chine et URSS. Elle insiste également sur la prise de conscience par le gouvernement chinois du danger que pourrait représenter une union des populations turques d’Asie centrale, parlant des langues très voisines et hostiles à l’hégémonie chinoise ou russe. L’introduction de l’alphabet latin pour transcrire la majorité des langues turques de Chine a ainsi permis de scinder en deux cet espace turcophone, en rendant plus difficile la communication entre les populations. En 1959, la nouvelle graphie latine est officiellement adoptée par le Comité Central des Affaires des Nationalités à Beijing. Cette graphie se base sur les standards de transcriptions adoptés pour le Pinyin (système de transcription du chinois en alphabet latin). Elle est donc relativement éloignée du système graphique adopté pour le Turc de Turquie en 1928, ainsi que des transcriptions traditionnellement employées dans la turcologie.

Introduite expérimentalement à partir de 1960, puis définitivement en 1964, cette écriture, est appellée yeŋi yeziq (« nouvelle écriture » en ouïghour, par opposition au terme kona yeziq, « écriture ancienne », qui désigne la graphie persane). Cette graphie se diffuse d’abord lentement. Ce n’est qu’à partir de 1974 qu’elle remplace finalement la graphie arabe et devient la seule écriture enseignée pour l’ouïghour sur l’ensemble de la « Région Autonome ouïghoure du Xinjiang ». À partir de 1975, on note un net progrès du nombre des publications en langue ouïghoure à l’aide de l’alphabet latin, et en 1978, 70% des intellectuels et 50% de la population employaient cette graphie (A. M. Dwyer : 2005). Celle-ci est considérée comme le symbole de la révolution culturelle et de l’interdiction de toute pratique religieuse. L’écriture persane continue toutefois à être utilisée dans les écrits privés.

IV : Retour à la graphie persane

Peu de temps après la fin de la révolution culturelle, dès 1978, la graphie persane réapparait publiquement, et est officiellement de nouveau autorisée pour les publications de livres et de périodiques en 1980 [Michael Dillon (2004)], ou 1982 [Bellér-Hahn (1991)], ou 1983 [Lars Johanson (1998)]. Le retour à l’écriture persane est vu par les Ouïghours comme une affirmation de leur identité musulmane, et le rejet d’un système d’écriture imposé par le pouvoir dominant. Cependant, Bellér-Hahn (1991) note que les autorités chinoises elles-mêmes semblent être à l’origine et avoir mené cette dernière réforme. Elle est en tout cas vécue par les Ouïghours comme une victoire identitaire sur la Chine et un progrès vers la démocratie. Le choix ouïghour, puisque ce dernier changement d’écriture est vécu comme tel, met en avant leur identité religieuse, et non leur appartenance au groupe de langues et de populations turques, qui ont, pour la plupart, adopté d’autres systèmes graphiques.

Pour les Ouïghours de Chine, il ne s’agit pas, dans les années 1980, d’un strict retour à la graphie en vigueur dans les années 1950. Des modifications ont en effet lieu, notamment l’introduction de nouveaux signes graphiques pour rendre les sons [ü] et [ö] (qui, jusque là, n’étaient pas différenciés de [u] et [o]). Ce « retour à l’écriture ancienne » doit donc plutôt être compris comme un changement d’écriture accompagné d’une réforme orthographique qui, si elle a résolu un certain nombre de problèmes inhérents à la graphie persane, n’en reste pas moins assez inconstante, et parfois peu logique, comme en témoigne le dictionnaire paru en 1997 [Hazirqi zaman ujγur ädäbij tiliniŋ imla vä täläppuz luγiti [dictionnaire de l’orthographe et de la prononciation de la langue littéraire ouïghoure moderne], Urumqi, 1997.], qui fixe l’orthographe et la prononciation officielles.

Ce dernier changement d’écriture est resté problématique. En effet, des cours ont été mis en place dans les années 1980, pour enseigner ce nouvel alphabet à toute une génération d’écoliers et de jeunes qui n’avaient jamais employé ni appris « l’écriture ancienne », mais ces cours ont rencontré un succès mitigé. Bellér-Hahn (1991) observe que certains enfants se voient obligés d’utiliser le chinois pour communiquer par écrit avec leurs parents, et qu’une partie de la jeune génération accueillerait favorablement un retour à la graphie latine. Aujourd’hui, la question d’un nouveau changement de système d’écriture n’est plus d’actualité, même si certains ont toujours des difficultés avec la graphie persane. Un nouveau système de transcription en alphabet latin a également vu le jour en 2001. Il est principalement utilisé sur Internet où de nombreux sites sont disponibles en alphabet officiel, persan, et en alphabet latin (et parfois aussi en cyrillique). Ce système, relativement proche des systèmes de transcription utilisés par la turcologie, tend à devenir la transcription standard de l’ouïghour en alphabet latin.

- Bellér-Hahn, Ildiko. « Script changes in Xinjiang ». In : Shirin Akiner (ed.), Cultural Change and continuity in Central Asia, Londres/ New-York : Kegan Paul International, Central Asia research forum. 1991.

- Dillon, Michael. Xinjiang : China’s Muslim Far Northwest, Londres/ New-York : Routledge. 2004.

- Dwyer, Arienne M. The Xinjiang Conflict: Uyghur Identity, Language Policy, and political Discourse. Washington : East-West Center. 2005.

Disponible en ligne : http://www.eastwestcenter.org/fileadmin/stored/pdfs/PS015.pdf

- Emiloglu, Abdullah T. « Changes in the Uighur script during the past 50 years ». In : Central Asiatic Journal XVII n 2-4. Wiesbaden : Harrassowitz.1973. pp. 128-129.

- Friedrich, Michael (in zusammenarbeit mit Abdurishid Yakup). Uyghurisch Lehrbuch. Wiesbaden : Dr. Ludwig Reichert Verlag. 2002.

- Jarring, Gunnar. « The new romanized alphabet for Uighur and Kazakh and some observations on the dialect of Kashgar. » In : Central Asiatic Journal XXV 3-4. Wiesbaden : Harrassowitz.1981. pp. 230-245.

- Hahn, Reinhard F. Uyghur. In : Lars Johanson & Eva Agnes Csató (éd.). The Turkic languages. Londres/ New York : Routledge. 1998. Chapitre 23, pp.379-396

http://www.uyghurdictionary.org/en/help.aspx

http://www.uyghurdictionary.org/excerpts/An%20Introduction%20to%20LSU.pdf

 

Ouïghour (RPC)

Ouïghour (URSS)

Ouzbèk (URSS puis Ouzbékistan)

Début du XXème siècle

Emploi d’un système de la graphie persane.

Emploi d’un système de la graphie persane.

Emploi d’un système de la graphie persane.

1918

Introduction de l’alphabet latin.

Années 1930 à 1950

Premières tentatives de réformes de la graphie persane ; tentatives d’introduction de systèmes de transcriptions basées sur l’alphabet cyrillique et sur l’alphabet latin.

1930-1946 : généralisation de l’emploi de l’alphabet latin.

1946 : adoption de l’alphabet cyrillique (pour toutes les langues minoritaires d’URSS)

Années 1930 : adoption de l’alphabet cyrillique, après une courte période pour tenter d’introduire de l’alphabet latin.

1958

Création de « l’écriture nouvelle », en alphabet latin et basé sur le système de transcription Pinyin (adoption officielle en 1959).

1964

Introduction définitive de cette « nouvelle écriture », après une phase d’expérimentation.

1974

Généralisation de l’enseignement et de l’emploi de la « nouvelle écriture ».

1978

Réapparition publique de la graphie persane

Début des années 1980

Retour officiel à la graphie persane ; mais parution en 1982 d’un dictionnaire en alphabet latin (Uyγurča-xänzuča luγät, Urumchi)

1991– Dissolution de l’URSS

Pas d’information

1993

Passage à une graphie basée sur l’alphabet latin.

2001

Création de l’uygur komputer yeziqi, l’écriture ouïghoure pour ordinateur (alphabet latin).

Septembre 2002

Interdiction de l’ouïghour comme langue d’enseignement à l’université